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Posted on May 10, 2007

The Killers & Sarkozy

Porco Rosso ne fait pas de politique. C'est vrai, après tout, je déteste Bruce Springsteen et Joan Baez, les discours de Conor Obert et d'Ani Difranco me cassent franchement les pieds et bien sûr, je préfère le Dylan de Blood on the Tracks à celui de The Times TheyAre A-Changin. N'empêche ... il me semble que nous assistons actuellement à un paradoxe, voire à une ruse de la raison, et je souhaite la commenter.

Ce paradoxe, il a d'abord lieu sur la scène musicale. Nous vivons dans un pays où les gens - la presse, le public, etc. - vénère un groupe appelé The Killers. The Killers, c'est quoi ? C'est quatre type qui avaient l'air super sympa, qui sous des faux airs de nouveaux U2 nous rejouent un refrain déjà entendu dans les années 80, l'époque des disques les plus pourris de Genesis avec Phil Collins, de Yes, des Twisted Sisters et des Foreigners. Bref, The Killers, ça pue le fric, le cynisme et Las Vegas. C'est du rock de stade insipide, gonflé aux stéroïde. Ils sont américains, mais s'ils vivaient en Europe, nul doute qu'ils auraient un chalet en Suisse pour payer moins d'impôts. Musicalement, c'est purement et simplement du révisionnisme. Pour apprécier cette merde, il faut forcément avoir tiré un trait sur tout ce qui s'est fait depuis le milieu des années 80 : des Smiths à Nirvana. Après vingt ans d'un retour à la morale politique dans le monde de la musique, le cynisme débridé du monde du show-biz remet la main sur le rock dit indépendant et se paye une bonne tranche de rigolade sur le dos d'un public aveugle, et vraisemblablement sourd, qui se trouve séduit par ce nouveau son pop-rock, comme on dit sur les radios commerciales. Bon, s'il n'y avait que The Killers, ça m'irait encore, mais il y a aussi Franz Ferdinand, James Morrison, Jack Johnson, Razorback ... j'en passe, et des pires.

En fait, l'engouement pour ces groupes est non seulement totalement injustifié, mais en plus, il est parfaitement anachronique et paradoxal sur le plan de la philosophie politique. Quelle image véhiculent ces groupes ? Ils puent le fric et le cynisme, et font l'apologie d'un hédonisme bien éloigné des réalités actuelles ... "It's so much better on holidays", nous dit-on, bien sûr, dans un pays - l'Angleterre - où le service public est désormais réduit comme peau de chagrin, où l'on travaille 35 heures par semaine ... à mi-temps (!!), où l'on n'est pas foutu d'aller se faire soigner une carie parce que l'on n'a pas le droit à la sécurité sociale. Alors, puisque la vie est si pourrie, autant aller se bourrer la gueule au club en dansant sur "Take Me Out" ... mais voilà, d'un autre côté, il y a le boom de la finance, des types qui gagnent quarante fois le salaire annuel en une journée - ou par le biais d'un parachute doré, et c'est évidemment ce monde là qui finance également les radios, les journaux, et l'industrie du disque. Et c'est ainsi que le chômeur en fin de droit, RMIste culpabilisé ou l'employé sous-payé gagne le droit d'écouter The Killers sur RTL 2 ou de voir leur clip sur Europe 2 TV ... d'ailleurs, une fois le cerveau bien lavé, il a même le droit d'aimer ça ...

Quel rapport avec la politique ? Et bien, nous venons d'élire à la tête de notre pays un type qui est à peu près aussi anachronique sur la scène politique que The Killers le sont sur la scène musicale. Car Nicolas Sarkozy, comme le groupe de Las Vegas, ne représente après tout qu'un retour aux années 80. Pas seulement les années 80 que nous avons connues en France, mais celles qu'ont connues la Grande Bretagne et les Etats-Unis, les années Thatcher et les années Reagan. Une bonne grosse décennie durant laquelle l'évolution du rapport entre les salaires et les revenus du capital s'est inversé. Alors qu'en 1983, la part des salaires dans la valeur ajoutée représentait 75 %, à la fin de la décennie, ce taux était passé à 65 %. Durant la même période, nous avons connu une hausse des profits en même temps qu'une baisse de l'investissement. Cette baisse s'est accompagnée de celle drastique des dépenses publiques et en Angleterre, particulièrement, le service public a été privatisé, conduisant à une paupérisation et à une marginalisation de la classe ouvrière, à des infrastructures de transport déplorables. Ceci a tout de même eu un avantage. Effectivement, les pays anglo-saxon ont durant cette période connu une croissance plus forte que la vieille Europe continentale et une baisse du taux de chômage. L'envers de la médaille, c'est bien sûr une explosion des inégalités sociales, la création de petits boulots qu'on croyait avoir été supprimés depuis l'époque où Zola a écrit L'Assommoir, et qui ne permettent pas à beaucoup de salariés, de pouvoir vivre dans des habitats décents, dans un contexte de hausse continue de l'immobilier et d'une baisse du pouvoir d'achat. C'est donc pour une plongée dans ce monde là que les Français viennent de voter massivement. Ils viennent d'élire une personne qui pense que si nous avons trop de chômeurs, c'est que nous ne travaillons pas assez, que si nous avons de la délinquance, c'est parce qu'il y a trop d'Africains en France, et parce que les femmes ont eu le droit d'avorter et de prendre la pilule. Ils vont bientôt élire un gouvernement et une majorité présidentielle qui s'apprêtent à appliquer une politique économique qui va favoriser au mieux 30 % de la population française, tout en aggravant les écarts déjà creusés il y a deux décennies, qui vont faire travailler des hommes et des femmes jusqu'à 62 ans, au minimum, alors que l'on met des travailleurs en pré-retraite dès l'âge de 55 ans, qui vont faire supprimer des dizaines de milliers de chômeurs des listes de l'ANPE afin de faire baisser artificiellement les chiffres du chômage, qui vont introduire la concurrence la plus acharnée en proposant des règles aussi débiles que de juger les professeurs sur les résultats des élèves - ceux qui enseignent en ZEP apprécieront certainement tout autant que ceux qui sont en poste à Neuilly.

Nous venons d'élire quelqu'un qui est soutenu par des personnes comme Arthur, Doc Gyneco, Jacques Seguela, Véronique Genest, Bigard, Johnny Halliday et Dominique Farrugia, preuve qu'il se fait une haute opinion de la culture. Nous allons assister très prochainement à une glorification du fric, et même à une entreprise de culpabilisation des pauvres vis-à-vis des riches - pensez un peu au discours d'un type comme Arthur "Oh la la, ma vie est trop dure depuis que je suis stygmatisé comme quelqu'un gagne du fric" ou à celui de Johnny Halliday "Je pars en Suisse car je veux pouvoir laisser un peu d'argent à ma famille" ... bouh ouh ouh, c'est à pleurer. Sans parler d'un slogan, ce "Ensemble, tout est possible" qui ressemble tant à une chanson de fin d'un spectacle des Enfoirés. Sans blague, des enfoirés ne vont pas tarder à diriger la France. Le cynisme, en politique comme en musique s'apprête à l'emporter.

Voilà exactement le paradoxe dans lequel nous nous trouvons : de la même manière qu'une grande partie de la population écoute une musique qui ne lui ressemble pas, elle vient d'élire un projet politique qui ne lui ressemble pas plus. Bien sûr, il faut s'attendre à un retournement de l'opinion publique dans les deux années à venir, lorsque les effets néfastes de la politique à venir se seront fait sentir chez ceux là même qui ont contribué à l'installer. Une consolation, peut-être, dans deux ans, on n'écoutera plus The Killers.

Yann

(ces opinions n'engagent que leur auteur, et pas Porco Rosso dans son ensemble)

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