Posted on Apr 14, 2007
Dans la vie, dès que l'on entre en contact avec un autre être humain, même pour les choses les plus simples du monde, des rapports de force, des faux-semblants, des tensions se créent et restent dans 99% des cas enfouis, implicites voire inconscients. Le 1% restant se nomme communément une engueulade.
Parmi les choses simples de la vie, devrait quand même figurer l'option "aller au ciné avec des amis". L'affaire commence à sentir le moisi quand vous décidez, idée folle, d'aller voir un film labellisé intello. En règle générale, à la sortie, une légère appréhension flotte dans l'air. Vous êtes alors face à deux possiblités terrifiantes que nous schématiserons comme suit :
1°) VOUS AVEZ AIME
a) on va inévitablement vous soupçonner de faire semblant pour avoir l'air intelligente
b) vous risquez de passer pour une snob prout-prout, ou pire une parisienne
c) ou pour quelqu'un qui aime les trucs chiants donc quelqu'un de chiant
2°) VOUS AVEZ PAS AIME
a) on va vous taxer d'insensibilité, d'absence de toute fibre artistique
b) on va sous-entendre qu'au vue de votre lamentable culture cinématographique on en attendait pas moins de votre part
c) on vous propose pour la prochaine fois d'aller voir Mimi Cracra au pays des otaries
d) vous passez pour encore plus snob qu'en 1°).
Mais toutes ces interrogations peuvent se résumer par : les autres vont-ils partager mon avis ? Allons-nous pouvoir nous engager dans un processus d'empathie profond et indispensable non seulement à notre amitié mais également au bon déroulement de notre soirée ?
Ce soir-là, en sortant de Dans Paris, dans le froid de l'esplanade de la BNF, emportée par une folle témérité, j'ai donc été la première à prendre la parole pour dire : "oulala, moi z'ai beaucoup aimé, rhô alors c'était trop bien". Et cette phrase aussi inoubliable par sa profondeur philosophique que par l'extrème sensibilité qu'elle révèle, a débloqué mes deux amis qui ont pu se lancer dans une discussion à bâtons rompus - débarrassés des interrogations du tableau précédent.
Et ils parlèrent. Face à face, ils se parlèrent. De Truffaut, de Godard... Je tentais bien de reprendre ma place dans l'échange mais en vain. Ils m'écouaient poliment, avec même une pointe de ce qu'ilfaut bien qualifier de bienveillance paternaliste, et reprenaient là où ils en étaient avant mon interruption. Ils n'étaient pas offusqués mais plutôt attendris que j'utilise mes cordes vocales pour pronocer d'autres mots que "épilation, amour, problème, shopping" - ce qui constitue, comme nous le savons toutes, le vocabulaire féminin de base. Ils ont juste totalement, royalement ,superbement, que dis-je ? virilement ignoré mes interventions, qui pourtant contenaient des mots de plus de deux syllabes, c'est dire la forme olympique que je tenais!
A leur décharge, j'avais eu le mauvais goût de mettre une robe à fleurs avec des bottes cavalières, ce qui évidemment les induisait en erreur quant à mes capacité à suivre un échange intellectuel.
J'ai finalement décidé de leur faire remarquer leur impair ce qui m'a bien sûr valu des réactions oùse mélangeaient le "Pfff... elle fait chier quand elle joue la féministe", "qu'est-ce qui lui prend ? Elle a peut-être ses règles..." et "moi sexiste ?! Avec tous les efforts que je fais pour ne pas l'être !" On ne s'est pas éternisés sur le sujet mais en partant, ils ont voulu avoir un geste d'apaisement à mon égard et, en me tapotant amicalement l'épaule, m'ont déclaré "t'es mignonne quand tu piques ta crise" ...
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